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LES BLEUES: UN JEU À L'INSTINCT ET À DOUBLE TRANCHAnt

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Après la campagne 2024 du Tournoi des Six Nations, retour sur le jeu des Françaises, leurs difficultés face à l’Angleterre et leurs ambitions.

Regards croisés depuis les tribunes avec l’internationale Maëlle Filopon et l’ancienne sélectionneure Annick Hayraud.

La trois-quarts centre du Stade Toulousain Maëlle Filopon se souvient très bien de la dernière de ses 25 sélections avec l’équipe de France. C’était le 29 avril 2023 pour le Crunch face aux Anglaises à Twickenham. « J’étais sur le banc », raconte-t-elle. Malgré la domination des Red Roses (39 victoires en 53 rencontres), elle assure : « elles ne me font pas peur. Je me dis qu’il y a la place. J’aborde ce match comme un autre, même si je sais que ça va être un gros match, bien physique et bien costaud. »

Un an plus tard, c’est des tribunes du stade Chaban-Delmas à Bordeaux, au côté des 28 022 autres spectateurs (un record pour un test féminin en France), qu’elle a assisté au dernier Crunch avec cette 13e victoire de rang des Red Roses sur le XV de France féminin sur le score 21-42 en clôture du Tournoi des Six Nations. Une défaite qui leur a ravi le titre.

Une remontada qui n’a pas pris

Le scénario a ravivé des souvenirs. En 2023, les Bleues étaient menées 33-0 à la pause et avaient réussi à remonter de 33 points pour finir à un essai non transformé d’écart des Anglaises (38-33). Cette fois sur la pelouse de Chaban-Delmas, la France a certes toujours couru après le score (14-35 à la pause) mais sans jamais parvenir à renverser le cours du match.

« En deuxième mi-temps, elles scorent beaucoup moins et nous on score beaucoup plus. Mais ce qui nous manque, c’est toujours la finition », regrette Maëlle Filopon. « Ça se joue toujours à des détails qu’on ne maîtrise toujours pas et que les Anglaises arrivent à bien utiliser. »

L’ancienne sélectionneure Annick Hayraud (2016-2022) se trouvait également dans les tribunes à Bordeaux samedi 27 avril. « L’année dernière, à la mi-temps il y a 30 points d’écart, tu reviens très vite très fort en deuxième mi-temps et là tu te dis que tout est possible. Mais sur ce match, je n’ai pas eu ce sentiment-là. J’ai eu le sentiment qu’on ne créait pas le danger, qu’on ne les mettait pas en difficulté », constate-t-elle.

« Là, tu prends 40 points, à la maison. Sur ce match, il n’y a pas un moment où tu dis que tu peux gagner alors que elles, elles sont très pragmatiques. Dès qu’elles rentrent dans tes 22, elles marquent, elles repartent avec des points. Toi, tu t’épuises pour marquer. Il faut tout mettre pour arriver à marquer. »

Un french flair à double tranchant

Ce jeu précis des Anglaises, est ce qui fait la grosse différence avec les Françaises. « L’équipe de France a toujours le french flair et on a toujours été dans cette folie où on joue la passe, les espaces, alors que les Anglaises sont très bien calibrées : il y a telle action, ça va se passer comme ça, et tout le monde obéit. Il n’y a pas de place à l’incertitude. La dernière passe sera comme il faudra alors que nous, c’est plus à l’instinct et à l’instinct tu es plus exposé à l’erreur malheureusement », analyse Maëlle Filopon.

« Nous les Françaises, on sait jouer au rugby à l’instinct. On n’est pas des machines. On ne va pas faire des skills pendant une heure tous les jours, ce n’est pas notre vision du rugby. Du coup, c’est à double tranchant. Ensuite, il faut assumer sur le terrain. »

Pour Annick Hayraud, ce n’est pas tant le style de jeu des Françaises qu’il faut changer en profondeur. C’est l’équilibre qu’il faut trouver pour que le XV de France gagne tout en conservant son ADN. « Les gens disent que les Anglaises gagnent sur ballon porté. Mais si t’es en finale et que tu gagnes sur un ballon porté, personne ne s’en plaindra. En revanche, si tu veux amener les gens au stade, il ne faut pas faire que des ballons portés non plus. Ça fait partie du jeu oui, mais il faut trouver un juste équilibre et que le XV de France reste une équipe attrayante. »

Des détails pas graves, mais à corriger vite

Alors que le mot d’ordre des Bleues sur cette campagne était « oser », l’ancienne sélectionneure estime pourtant que, par rapport aux matchs qu’elle a suivis en tribune ou devant son poste, la France « ne produit pas assez de jeu. Il y a beaucoup trop d’imprécisions. Il y a encore je ne sais combien d’en-avant sur le dernier match, des petits choses que, à haut niveau, les Anglaises n’ont pas : une petite erreur de placement, une consigne qui n’est pas respectée… Des choses qui ne sont pas graves mais qui, ajoutées les unes aux autres, coûtent beaucoup face aux Anglaises. »

Le secteur de la touche en particulier a été au centre des attentions dans la semaine de préparation au Crunch. Ce secteur de jeu n’avait en effet cessé de se dégrader au fil du Tournoi : 88% ré réussite contre l’Irlande, 71% contre l’Ecosse, 64% contre l’Italie. Après un taux inquiétant à 63% contre les Galloises une semaine auparavant, les Bleues ont remonté à 81% contre l’Angleterre. Autant dire que lorsqu’il s’agit de rectifier le tir rapidement, le staff et les joueuses savent faire.

« Si tu as tous tes ballons et tu gommes tous ces petits détails, ça peut te mettre 20% de ballons en plus. Sur un match, ça change tout. C’est 20% en moins pour les Anglaises et 20% en plus pour toi », résume Annick Hayraud.

Rien n’est gravé dans le marbre

Après un parcours sans faute dans le Tournoi 2024, cette défaite contre l’Angleterre qu’elle n’arrive plus à battre depuis 2018 est-elle de nature à faire douter les médaillées de bronze de la Coupe du Monde de Rugby féminin 2021, à plus d’un an de la prochaine édition en Angleterre ?

« C’est une étape par rapport à la Coupe du Monde, mais c’est sûr que si tu gagnes le Tournoi, ta préparation sera plus simple. Ce serait à deux mois, mentalement ça peut jouer. Mais là, c’est dans plus d’un an. Tu as quand même du temps pour te replonger dans la compétition et continuer à travailler », estime Annick Hayraud.

« Quand je vois les Black Ferns en 2021... », enchaîne Maëlle Filopon qui était titulaire sur cette rencontre et qui ambitionne de participer à la prochaine Coupe du Monde en Angleterre. « On les avait gagnées deux fois en tournée d’automne (38-13 et 29-7) et finalement elles sont au rendez-vous du match qu’il faut gagner à la Coupe du Monde, la demi-finale (25-24). En un an, tout peut se passer. Il faut être présente au rendez-vous.

« Le rugby est un sport extraordinaire où tu peux faire basculer un match en deux secondes. Ce n’est pas parce que tu as perdu un match que tu auras le même résultat sur le prochain. L’exemple des Black Ferns est très parlant. »

Les Anglaises imbattables ?

Reste que, comme le synthétise Annick Hayraud, « autant nous on a des problèmes avec les Anglaises, autant elles, elles ont des soucis avec les Néo-Zélandaises. Ce sont les trois nations qui survolent un peu le rugby féminin. Autant nous les Néo-Zélandaises on sait les jouer, autant les Anglaises on ne sait pas encore ».

Alors, imbattables les Anglaises, vraiment ? « Je ne les trouve pas imbattables parce que justement elles ont un jeu très prévisible. Il suffit de casser la machine et là tu peux les avoir », affirme Filoppon qui les a jouées cinq fois… et s’est inclinée cinq fois.

« On peut les battre, j’en suis persuadée. Sur la stratégie, c’est une équipe que l’on peut battre. Physiquement, on n’a pas encore les joueuses pour leur répondre, mais techniquement, c’est une équipe qui a des failles et il faut que l’on arrive à les mettre en doute », assène Annick Hayraud.

L’heure de vérité sera-t-elle en Angleterre l’année prochaine pour la Coupe du Monde ? « Avec toutes celles qui arrivent, si on donne encore plus de moyens aux filles, franchement un jour on sera championnes du monde. C’est quelque chose qui est vraiment réalisable », lance l’ancienne sélectionneure. Et quel que soit l’adversaire.